
Or donc il y avait dans ma main un haricot magique démesurément grand qui, plongeant ses racines dans la paume, s'élevait vers le ciel avec toute la majesté accessible à une papillonacée. Et bien vite, autour de cette vigoureuse légumineuse, crûrent et se développèrent des tas de buissons, qui franchirent rapidement les étapes menant de minuscule à immense et occupèrent bientôt la totalité de la zone, formant ainsi une forêt d'une densité peu commune, voire pas commune du tout. Cela dit, hormis ces quelques particularités, l'endroit en question ne présentait aucun intérêt pour le péquenot moyen.
Mais heureusement, en ces temps où la médiocrité et la banalité semblent avoir impitoyablement mis le monde sous leur botte commune (me demandez pas comment elles font), quelques fortes têtes, quelques volontés particulières, subsistent et sont à même de découvrir les subtilités que la vie recèle encore sous son apparence terne et peu engageante. Ainsi, le visiteur avisé qui serait pris d'une subite envie d'explorer le bois mystérieux qui entoure le haricot magique pourrait, selon son talent, découvrir une, deux, voire trois clairières disséminées parmi les arbres et possédant quelques qualités intéressantes.
La première clairière se nomme 11:14. C'est un nom bizarre pour une clairière, mais "l'Étrange Forêt de Cacah" est également un nom bizarre pour un bois et on ne vous a pas entendus jusque là. La clairière 11:14, sous des dehors sympas se proposant de nous raconter plusieurs histoires se recoupant toutes au moment d'un accident survenant à onze heures quatorze, déçoit le visiteur exigeant en se révélant n'être pas grand chose de plus que son concept initial. Les gens qui l'habitent n'ont pas beaucoup d'épaisseur et les seuls moments susceptibles de faire sortir le voyageur de sa torpeur sont quelques touches d'humour un peu faciles mais (parfois) efficaces, comme ces histoires de tête qui tombe et de bite qui tombe aussi. C'est peu et cette clairière recevra donc deux étoiles sur cinq dans le guide du routard de la paume de ma main.
La seconde clairière est affublée du nom totalement fantaisiste de Ocean's Twelve, qui ne correspond pas du tout à sa nature sylvestre mais qui cache néanmoins super bien son jeu. En y pénétrant, on se retrouve devant quelque chose de totalement différent de ce à quoi pouvaient s'attendre les amateurs d'Ocean's Eleven. D'abord, l'histoire de casse n'occupe plus du tout le centre du film (oui, je sais, de la clairière, mais merde), laissant place à une comédie hyper relax, avec des comédiens qui se font un plaisir qui crève l'écran et qui, il faut bien le dire, est plutôt contagieux. Le scénario vaut ce qu'il vaut, mais il permet de placer des tas de petites scènes bien foutues et souvent très drôles. En plus, c'est super bien filmé. Je m'attendais à être déçu par cette suite, et j'ai en fait passé un excellent moment à la regarder, même si je dois bien admettre que ça va pas très loin. 3.5/5, donc.
Je sais bien que vous espériez être débarrassés de ces histoires de clairières pourries, mais non. Ca me fait pas plus plaisir qu'à vous, mais je tiens à finir ce truc, parce que c'est quand même pas Noël tous les jours (par exemple aujourd'hui ça l'est pas). Donc bon, la troisième clairière, c'est Rois et reine, d'Arnaud Desplechin, et c'est carrément mortel. C'est subtil, c'est juste, ça appuie là où il faut appuyer avec une pression dosée au microgramme, et ça utilise deux archétypes qu'on pourrait croire éculés mais qui sont traités avec tellement de finesse, de nuance et de tout un tas de trucs du genre que ça en fait des personnages au caractère incroyablement fouillé. Normalement, je devrais m'attarder pendant une heure là-dessus et écrire un super article pour vous expliquer pourquoi je suis super admiratif et à quel point ce film (cette clairière) m'a bluffé, mais j'ai pas trop le temps parce que demain je pars à Avignon avec Jul (et peut-être Ptyx l'homme invisible) pour voir Yves et Masako. Je sais bien que vous vous en foutez et que vous préfèreriez que je parle de Rois et Reine, et dites vous bien que moi aussi, mais on a pas toujours ce qu'on veut dans la vie, bande d'enfants gâtés. Par contre, allez quand même voir ce film qui vaut un beau 4.5/5 (et encore, parce que j'ai un peu de mal avec la diction des acteurs, qui font toutes les liaisons et qui bouffent pas les consonnes), sinon je vous vire de sous mon haricot (oui, oh, ça va hein).
Ah oui, et commencez à réfléchir, parce que les Cacochyme Awards 2005 arrivent.
Bon ben voilà, avec vos conneries, on sait toujours pas pourquoi cette forêt s'appelle l'Étrange Forêt de Cacah. C'est malin.
Hier soir, je suis allé voir l'expo Moebius / Miyazaki à la Monnaie de Paris et c'était pas mal, mais quand même cher et un peu court. Alors pour compenser, j'organise une exposition gratuite ak / Brice, avec cette magnifique oeuvre originale d'ak qui illustre ce que je disais dans mon post précédent (c'est à dire celui qui suit).
Les deux principaux éléments qui définissent ma vie sont un cerveau élaborant une moyenne de dix projets par jour et un poil dans la main dont la longueur augmente de façon exponentielle avec l'accumulation des projets en question. Au final, ça donne un joli bordel de machins pas commencés ou pas finis et une espèce de haricot magique prenant ses racines dans la paume de ma main et pouvant héberger le quart de la population mondiale. Et là, je m'apprêtais à dire qu'il me faudrait un tailleur ou une tailleuse de haricot, mais je vous connais et je préfère vous éviter l'humiliation publique que constituerait immanquablement toute référence à cette phrase que vous pourriez tenter de faire dans les commentaires, alors je vais juste dire que j'aurais besoin d'un esclave ou d'une super secrétaire-programmeuse. Si vous êtes cool mais néanmoins discipliné(e) et prêt(e) à travailler sans autre compensation que le bonheur de servir l'un des grands génies de notre temps, écrivez-moi, le poste vous est quasiment assuré.
Voilà, maintenant que j'ai expédié l'essentiel, je peux bazarder la suite.
Shi mian mai fu (2.5/5) : j'avais pas du tout aimé Hero, le précédent film de Zhang Yimou et sa morale de sale impérialiste yank... euh, chinois, mais comme je suis un mec d'une intégrité remarquable, j'avais consenti à admettre que c'était plutôt beau et bien filmé, même si ça avait pas mal tendance à virevolter dans les fleurs et que c'est quand même plus facile de faire joli quand on virevolte dans les fleurs que quand on sombre dans le caca. Eh ben dans Le secret des poignards volants (quand même, merde, j'aime bien le concept des poignards volants, moi), ça virevolte moins dans les fleurs, mais c'est joli quand même. Bon, je veux pas non plus vous mentir : ça virevolte dans les bambous. Mais, sans déconner, c'est beau. Parfois la beauté coupe un peu l'intensité dramatique et rend les héros vraiment invulnérables aux yeux du spectateur (genre "haha non mais là c'est évident que les bambous pointus les toucheront pas, ca ruinerait le virevoltement et l'harmonie des couleurs"), mais globalement, on va pas se plaindre, ça défonce visuellement. Surtout au début, dans la scène de danse et dans le combat avec la danseuse / pute aveugle de niveau 22. Et là on se dit "ouah, c'est cool, c'est vachement moins chiant et vide que Hero" et tout, et paf, histoire d'amour. Bon, on se doutait bien que Jin et Mei ne se contenteraient pas de se la jouer Han Solo / Princesse Leia (ouais, je suis fan des belles analogies bien pertinentes) bien longtemps, mais je pensais pas que ça serait aussi long, chiant et midinette. Enfin bon, admettons, on se dit que ça va sûrement repartir. Eh ben en fait non. On se fait chier quand les coups de théâtre surgissent de toute part (et de nulle part), on se fait chier quand les héros baisent (et eux aussi apparemment), on se fait chier quand ils regardent le ciel d'un air grave, et on se fait chier quand (attention, je vais spoiler) Mei crève TROIS fois de suite. Et puis ils sont ridicules, à se rouler dans la neige comme ça. Du coup, c'est con, parce que j'aimais vraiment beaucoup le début, mais je peux pas cautionner ce genre de grands niais qui se roulent par terre en poussant des cris pendant que leur copine meurt trois fois sous leurs yeux. J'espère que vous admirez le côté constructif de ce commentaire.
Le grand voyage (3.5/5) : bon ben voilà, je me suis encore fait attraper. Le grand voyage est un film tout con, simple, voire épuré, qui parle d'un père et d'un fils qui apprennent à se comprendre, alors que le premier est un immigré marocain musulman vivant en France et que l'autre est hyper intégré, se fout un peu de Dieu, a une copine, un téléphone portable et veut passer son bac. Et bon, le père commence à plus être tout jeune, et il veut faire son pélerinage à La Mecque, et il se trouve qu'il demande à son fils de l'y emmener, en voiture, avec pas trop d'argent, marquant ainsi le début d'un road movie de retrouvailles spirituelles. C'est tout con, hein ? Eh ben c'est quand même bien. Déjà, les acteurs sont mortels. Surtout Nicolas Cazalé, mais le niveau général est très élevé. Du coup, comme c'est écrit avec beaucoup de finesse et filmé avec discrétion et subtilité, l'alchimie fonctionne et le duo est à la fois touchant et hyper crédible. On n'a jamais l'impression que le réalisateur appuie sur le truc qui fait mal pour forcer un peu la dose d'émotion, et c'est bien agréable.
The Incredibles (4.5/5) : la vraie surprise de ces derniers jours, pour moi, c'est le dernier Pixar. En général, j'aime bien ce que font ces mecs, mais ça va pas beaucoup plus loin : je note la qualité de la technique et du design, je remarque avec plaisir les petits clins d'oeil qui fonctionnent à différent degrés chez les petits et chez les grands (les moyens étant une fois de plus les mieux servis), mais ça me fait pas trépigner à la sortie. Eh ben là j'ai quand même un peu trépigné. Je sais, c'est la honte, mais j'assume mes trépignements. Le truc mortel avec les Indestructibles, c'est que pour une fois on a pas de petite morale gentillette (ou alors vraiment minuscule). Enfin, je dis "le truc mortel", mais c'est vraiment un abus de langage, parce qu'en fait y en a des dizaines, des trucs mortels. Déjà, comme d'hab', c'est techniquement hallucinant. Rien que la poursuite entre Dash et les soucoupes tueuses, avec des rotations hyper rapides dans tous les sens, les vaisseaux qui virevoltent de toute part (en coupant les fleurs et les bambous) et la vitesse générale de la scène, c'est exceptionnel. Ensuite, j'adore le design général, je trouve qu'il y a une vraie personnalité dans le "dessin" qui faisait à mon sens un peu défaut aux précédents films de Pixar, et je ne parle même pas des Disney récents ou des Dreamworks. Et puis, surtout, il y a l'inventivité bluffante des gags et la façon surprenante avec laquelle l'intrigue initiale est traitée, transformant une histoire très basique en un scénario bourré de trouvailles et de références. C'est d'ailleurs assez marrant de constater que, malgré les brouettes de films de super-héros qui sortent depuis quelques années, The Incredibles est l'un de ceux (avec, à mon avis, Unbreakable) qui offrent le traitement le plus intéressant et décalé de ce thème. De ce côté là, ça pioche un peu dans les X-Men, avec cette façon de replacer les super-héros dans le monde contemporain, mais on trouve aussi des tas de clins d'oeil à d'autres séries ou super-héros. Ceci dit, me faites pas non plus dire ce que je ne dis pas : avant toute chose, Les indestructibles est un film qui va à cent à l'heure, bourré de gags et, pour une fois, s'adressant vraiment à la fois aux enfants et aux adultes.