Il y a quelques années, j'avais acheté un jeu vidéo qui s'appelait Normality. L'histoire, on s'en fout un peu (même si elle était marrante), mais l'ergonomie était assez originale. À la base, c'était un jeu d'aventure classique, à la Lucasart, le genre où il faut combiner la clé et le crocodile pour activer la machine à téléporter les cons et retrouver la cathédrale de Chartres dans le slip d'Alain Delon. Mais le truc, c'est que c'était en vue subjective et qu'on se baladait dans de vrais décors en 3D au lieu de cliquer ici et là pour trouver les objets actifs et pouvoir les combiner avec des clés et des crocodiles. Bref, c'était sympa, mais le gros problème, c'était qu'on se retrouvait à marcher pendant des heures dans les décors pour aller d'un endroit à un autre. Et bon, la première fois, ça va, mais quand on se rend compte, une fois arrivé à la machine à téléporter les cons, qu'on a oublié le crocodile à plus de deux heures de marche du lieu où on se trouve, ça énerve un peu. Eh ben Elephant, c'est un film atteint du syndrôme Normality. Il est pas tout seul, y a pas mal de films où on voit des gens marcher pendant des heures (Violent Cop, par exemple), mais il n'en reste pas moins que ça a généralement le don de me saoûler.
Je sais, tout ça pour ça, mais j'avais envie de parler de Normality et de commencer sur un note négative. Cela dit, Elephant offre un paquet de trucs en plus : des scènes vues plusieurs fois selon plusieurs points de vue, des plans et une photo rappelant assez des pochettes d'albums de groupes de rock indépendant du Wyoming, des petites scènes arty contemplatives, un personnage tout en cheveux et en t-shirt, ainsi que l'incontournable scène homosexuelle, passage obligé depuis My Own Private Idaho pour qu'une génération de jeunes filles un peu rebelles en fassent un film culte. Ouais, en gros, ça fait parfois un peu caricature de film américain indépendant. Mais bon, là, je fais le malin. parce qu'en fait, esthétiquement, et du point de vue de la forme en général, Elephant est vraiment un très beau film. Bien sûr, on retrouve tous ces petits codes un peu énervants, mais tout est tellement bien agencé qu'on se laisse entraîner par tout cet esthétisme pas forcément aussi gratuit qu'on pourrait le croire, puisque, malgré le rythme lent du film, on est véritablement captivé par les images de Gus Van Sant. Les détails fourmillent (le logo sur la porte des toilettes, le diable qui pend au rétroviseur, etc.), on est toujours en train d'essayer de mettre une scène en relation avec une autre, les enchaînements sont hyper chiadés, bref, on se rend compte qu'en ce qui concerne l'aspect artistique ainsi que la construction du film, on se trouve devant une oeuvre de très grande qualité.
Quant au contenu du film et à la façon qu'a le réalisateur de traiter son sujet, j'avoue en avoir été assez surpris. Les échos que j'en avais eu faisaient état d'un ton assez neutre, très distant, mais l'impression que j'en ai eu en le voyant était totalement opposée. Pour moi, Gus Van Sant construit vraiment quelque chose, un ensemble de conditions qui aboutissent et sont en partie la cause du tristement célèbre massacre de Columbine. En montrant de façon brute et très réaliste la vie de ces lycéens, avec son côté plat et sans espoir et son lot de frustrations, il apporte en fait une théorie simple, rendue très forte par son ancrage profond dans le quotidien, débouchant sur la fusillade finale. Le contraste est d'ailleurs assez saisissant entre l'aspect très concret de l'ensemble du film et le côté sur-stylisé de la dernière scène. En même temps, maintenant que j'y pense, Elephant fourmille de ce genre de contrastes : un rythme presque indolent pour filmer des scènes psychologiquement assez violentes, de belles images tirées d'un univers morne et routinier, et ainsi de suite, les exemples ne manquent pas. Je pourrais m'éterniser sur les qualités de ce film, mais je pense que je me suis déjà bien fait comprendre : je trouve qu'Elephant est à tout point de vue un film subtil et très travaillé qui, malgré quelques tics un peu énervants, laisse en tête à la fois des images à contempler et des idées à méditer.
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