Vincent Gallo est super malheureux. Au début, on sait pas trop pourquoi : est-ce qu'il s'est fait larguer, est-ce qu'il a largué sa copine et qu'il le regrette ? Ca doit ressembler à un truc comme ça. En tout cas, il est triste et il se filme, visage fermé et regard bleu tendu vers l'horizon. Mais Vincent Gallo ne reste pas inactif. Il enfile sont petit slip bleu ciel, et participe à une course de motos, qu'il ne gagne pas. Mais Vincent Gallo a d'autres idées en tête que cette course. Il monte dans son van et taille la route, sur les longues bandes de bitume américaines, au rythme des levers et de couchers de soleil, le regard bleu planté dans le ciel du matin et le visage triste et interdit. Vincent Gallo pense à Daisy. Et du coup, durant son retour en Californie, à chaque fois qu'il croise une fille qui a un prénom de fleur, il lui plante son regard bleu dans la gueule, le visage baigné d'une envoutante impassivité à travers laquelle perce une infinie tristesse. Après trente secondes à une minute de ce traitement, il lui dit qu'il aime bien son prénom et lui roule des pelles. Vincent Gallo a le coup de main pour se taper des filles, mais c'est pas ce que vous croyez. Vincent Gallo est triste, son ventre pleure, son visage est fermé et son regard bleu à la fois tendu vers l'horizon et rivé sur son passé. Mais Vincent Gallo ne louche pas. Non, il se tape des filles pour voir s'il peut oublier son amour perdu, pour comprendre, enfin. Il partouze sur le difficile chemin de la rédemption et de l'oubli, et son visage se ferme, sclérosé par une infernale mélancolie. Alors, comme toutes ces filles ne valent pas sa fleur perdue et ne suffisent pas à la faire sortir de son esprit tourmenté d'artiste sans compromis, il remonte dans son van, fixe l'horizon de ses yeux bleux (assortis à son slip, Vincent Gallo a du style) et reprend la route vers son passé.
Vincent Gallo roule de jour comme de nuit, en écoutant des petites chansons folk-rock assez cool qui donneront forcément un demi point à son film. Mais Vincent Gallo ne se préoccupe pas de ce que pensent les gens, c'est un artiste complet et sans concessions. Alors il fait traîner son film, pour bien leur faire comprendre la cruelle tristesse qui se terre au fond de ses yeux bleus tournés vers l'horizon. Et effectivement, le spectateur souffre, subjugué par la caméra numérique tremblottante de Vincent Gallo. Mais attention, Vincent Gallo ne tremble pas, il a simplement posé son DV sur le tableau de bord !
Soudain (si on peut dire), Vincent Gallo se souvient de James Dean. Vincent Gallo est le nouveau James Dean, en plus underground. Alors il se rend dans un désert de sel où se trouve une piste de vitesse, sort sa moto du van et roule à fond vers l'horizon, ses yeux bleux invisibles derrière la visière de son casque intégral. Il fonce comme un malade, pensant que sa tristesse ne pourra pas le suivre à cette vitesse, mais rien n'y fait. James Dean avait fini par se prendre un bagnole dans la gueule, mais ici, c'est le désert, et Vincent Gallo le sait : rien ne viendra le délivrer de ce mal qui le ronge. Alors il range sa moto dans son van, reprend sa route, et continue ses bastons de regard avec l'horizon.
Mais finalement, Vincent Gallo arrive en Californie. Et là je vous conseille d'arrêter de lire si vous craignez les spoilers. Vincent Gallo, lui, ne craint rien, à part la solitude que lui inflige sa séparation et la tristesse indicible qui en résulte. Mais Vincent Gallo n'abandonne pas. Par une ruse subtile, il parvient à faire venir Daisy dans son hôtel pour lui parler. Mais même quand Vincent Gallo veut parler, il ne parle pas, terrassé par le désespoir, le visage fermé et les yeux plantés dans le lino de sa chambre. Daisy supplie, Daisy enlace, Daisy pleure, mais rien n'y fait. Et c'est là qu'on voit que Vincent Gallo est un artiste profondément englué dans sa tristesse infinie : il l'aime et il la hait à la fois. Pendant vingt minutes, il reste inflexible et refuse de lui parler, mais finalement, à la stupeur général du public, qui pensait évidemment que la jeune femme allait quitter l'hôtel bredouille (broucouille, comme on dit dans le Bouchonnois), Vincent Gallo cède. Sa générosité prend le dessus et il lui fait don de son corps. Enfin de sa bite. Filmée en gros plan. Daisy s'en saisit alors et le suce avec une gravité avide, pendant qu'il lui fait promettre de ne plus en sucer d'autre que celle-ci. Daisy a trouvé le secret pour faire parler Vincent Gallo. Alors qu'il n'avait pas décroché plus de dix mots en une heure et demie, Vincent Gallo, sous l'effet de succion auquel la jeune femme le soumet avec application, devient un vrai moulin à paroles. "T'en suceras pas d'autre, hein ?", "T'aimes ça me sucer, hein ?", "Hier j'ai vu Les Colocataires sur M6, c'est incroyable à quel point la télé diffuse n'importe quoi, hein salope ?", autant de questions auxquelles Daisy répond par des "hmm hmm" humides mais tellement touchants ! Vincent Gallo filme son gland en gros plan, Vincent Gallo jouit. Car Vincent Gallo sait aussi s'amuser. Mais soudain, on ne rit plus : Daisy est morte. Depuis longtemps. Cette fellation explicitement filmée n'était qu'une hallucination (5 minutes d'hallucination porno par film, c'est le signe d'un artiste accompli) ! Et alors, enfin, on apprend la cause de l'irrepressible souffrance de Vincent Gallo (et de la nôtre, par la même occasion). Vincent Gallo a abandonné Daisy alors qu'elle se faisait violer, et il se sent irrémédiablement coupable.
C'est pour apaiser cette culpabilité pourtant indélébile que Vincent Gallo a produit, réalisé, filmé, interprété et directeur de la photographié The Brown Bunny. En sortant de la salle, quelques jeunes filles en licence de lettres modernes ou d'histoire de l'art n'ont pu réprimer les commentaires qui se bousculaient sur leurs lèvres, en provenance directe de leur petit coeur meurtri : "c'est triiiiste !", "il est troooop canon !" et autres "c'est beauuuu" ont alors jailli de leurs bouches qui ressentaient soudain une certaine empathie avec celle de Daisy. Mais pour que ce film que nous devons intégralement au génie de Vincent Gallo soit réellement compris et apprécié à sa juste valeur par le public, il n'y a qu'une solution : ce public doit être Vincent Gallo.
huit commentaires:
huhu :)
Va voir plus de mauvais films s'il te plait ! :)
gaelle - 21.04.04 - 14:03
Un régal. (La critique!)
aqb () - 22.04.04 - 22:18
je t'embauche pour le nanar de la semaine
alan smithee (link) - 26.04.04 - 08:52
Cool, je voulais savoir le "truc terrible qui justifie les 1h15 chiantes avant" et pourquoi "l'actrice principale peut se reconvertir dans le porno", maintenant, je le sais, et sans payer un rouble. Merciiiiiiiiiiiiii ! :)
Doc.Fusion () (link) - 26.04.04 - 16:46
Superbe coup de plume. Mais je suis très déçu. Je voulais aller voir le film. Sauf que, après avoir lu ta critique, je suis plus sûr. Si tu avais dit n'importe quoi, dans un mauvais français, mais là, ta critique est très bien écrite et ça me décourage d'y aller. Dis moi, tu as vu Buffalo 66 ? Est-ce que tu as aimé ?
Casaploum () (link) - 07.05.04 - 14:40
Casaploum : j'ai pas vu Buffalo 66, il faudra que je le fasse à l'occasion.
Brice (link) - 08.05.04 - 04:11
Je viens de lire ta critique, tres bien ecrite en plus, et je voulais encore voir ce film mais plus la peine maintenant puisque tu viens de nous dire que Daisy est morte! Ca je ne savais pas.
Ta critique est genial, tu decris trop bien Vincent Megalo (c'est comme ca que nous on l'appelle).
J'ai vu Vincent Gallo il y un mois et il est pareil dans ses films quand vrai, tout ce qu'il voulait s'est se faire sucer! J'ai refuse. Et c'est pour ca que j'aime bcp ta critique
maya () - 25.09.05 - 23:30
Hello,
Je viens de découvrir ton post sur The Brown Bunny alors que je viens de publié là-dessus dans mon blog et cherchait des réactions d'autres internautes.
C'est un film assez étrange et envoutant - pas un "bon" film, mais du genre assez rare pour que l'on prenne une heure et demie pour le voir.
A +. Continue ce bon blog.
Parisian Cowboy () (link) - 13.07.07 - 19:25