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Cacochyme

03.06.04

10è chambre – Instants d'audience (4/5)

10è chambre – Instants d'audienceAaah, Raymond Depardon. Il y a quelque temps, j'ai vu quelques-uns de ses films à l'occasion d'un cycle qui lui était consacré sur Arte et j'ai immédiatement accroché. Ce mec est hyper fort. Il filme, il ferme sa gueule, il monte, et ça donne un truc tellement précis, profond et riche d'enseignements que c'est impossible de pas en être jaloux. Ca a la classe d'une enquête de sociologie bien menée, à chaque fois. Et c'est pas ce film-là qui va me faire revenir sur ce que je pense de ce mec.

L'idée de base, c'est de filmer des procès ordinaires, des trucs qui arrivent tous les jours. Ca a l'air de rien, comme ça, mais c'est théoriquement interdit. Ca a beau être un truc capital dans le fonctionnement d'un pays comme la France, on a pas le droit de filmer les audiences. D'ailleurs, même s'il a obtenu une autorisation de le faire, Depardon a dû se plier à certaines contraintes, puisqu'il n'a pas eu le droit de vraiment filmer le déroulement des audiences. Du coup, on voit pas tout, il ne s'agit que d'extraits choisis minutieusement par le réalisateur, dans la limite de ce qui lui était permis de faire. C'est pour ça que ça s'appelle Instants d'audience. Eh ben figurez-vous que malgré ça, ça reste énorme.

Concrètement, en tout et pour tout, on suit quand même une dizaine d'affaires et on a le verdict de la plupart d'entre elles. Ca va de l'outrage à agent de police aux coups et blessures, en passant par la vente de cannabis et la conduite en état d'ivresse, et les prévenus sont issus d'un éventail assez large de catégories socio-professionnelles. Tout est filmé en plans très rapprochés, avec caméra fixe et c'est d'ailleurs un de éléments qui font la réussite du film et qui permettent de capter des milliards de choses dans les regards, les expressions du visage et les paroles de chaque intervenant. C'est vraiment frappant, parce qu'on parle souvent du système judiciaire comme d'une énorme machine bureaucratique assez inhumaine, alors que ce qu'on voit ici, c'est justement des tonnes de détails 100% humains : les petites sautes d'orgueil de la juge et des procureurs, les dilemmes des prévenus, les faiblesses des uns, les entêtements et la fausse assurance des autres, etc. On est vraiment dans un lieu où l'humain s'exprime à plein régime. J'ai même été surpris du peu de formalisme des débats. J'avais une vision des choses très technique, sans doute un peu tirée de tout ce qu'on peut voir sur les tribunaux dans divers films, avec des preuves formelles qu'on démonte formellement à coups d'articles formels du code pénal et de défauts formels de procédures, alors qu'au final tout semble se faire sur le mode d'une discussion, avec des gens qui se font plus ou moins confiance et croient ou non les demi-vérités et les mensonges complets que les autres veulent bien leur fournir. Ceci dit, c'est peut-être un peu biaisé par la façon dont est réalisé le film, puisqu'on ne voit à aucun moment les pièces à conviction, qui sont parfois rapidement évoquées, et qu'il est a priori impossible de savoir si ces scènes n'ont pas été montrées ou si elles n'ont tout simplement pas eu lieu. Ceci dit, certains éléments du film me confortent dans mon impression : par exemple, vers la fin, une des meilleures scènes du film à mon sens montre un sociologue (est-ce innocent ?) qui assure lui-même sa défense, et à chaque fois qu'il essaye d'utiliser des méthodes ou des éléments qui relèvent du droit, la juge le prend mal et le rembarre. Il cite un article du code pénal ? Air goguenard de la juge. Il se défend en utilisant des termes techniques (ici la notion d'arme par destination) ? Il se fait engueuler sur l'air de "merci bonhomme, mais tu vas pas m'apprendre ce qu'est une arme par destination, je suis juge, j'ai fait des études de droit, OK ?".

Et là, j'en arrive à un truc qui est à mon avis l'apport essentiel du film. Je viens de parler du sociologue qui essaye d'aller jouer sur le terrain des pros (procureurs, juges et avocats) et qui a clairement du mal, mais imaginez les scènes dans lesquelles se trouvent à la barre un sans-papiers parlant à peine français ou un ex-junkie sous Tranxène. En fait, on s'aperçoit bien vite que tous ces gens qui passent en jugement se retrouvent dans un environnement vraiment à part, dont ils maitrisent peu d'éléments. C'est aussi valable pour les juges, procureurs et avocats : ils sont confrontés à des gens dont ils ne connaissent et ne comprennent finalement que peu de choses (il y a des dialogues assez ahurissants sur la facilité de trouver du travail sans diplôme ou le manque d'énergie d'un immigré clandestin à tenter de régulariser sa situation). La différence, c'est évidemment que certains sont du bon côté de la barre et que l'incompréhension mutuelle leur est tout de même légèrement moins préjudiciable. On voit aussi, dans le même ordre d'idées, le rôle fondamental du langage : une scène montre une petite série de questions-réponses entre un accusé et le policier qui l'a arrêté, avec le juge en guise d'arbitre. Le flic parle clairement, d'une voix posée, avec une connaissance des rouages du système et une relative aisance et accuse un mec qui, en plus d'avoir des antécédents bien chargés ne parle pas un français idéal, n'arrive pas à poser ses questions une par une, est un peu confus, etc. On voit clairement qui a l'avantage. À plusieurs reprises, on entrevoit également le dilemme habituel : lorsqu'il n'y a pas de preuve réelle, les présomptions sont-elles assez fortes pour condamner quelqu'un sans faire d'erreur ? Lorsque l'accusé en question a des antécédents très lourds, n'y a-t-il pas la tentation de se dire que si l'on est pas certain de sa culpabilité dans l'affaire en cours, il est certainement coupable de bien d'autres choses pour lesquelles il n'a jamais été interpellé et qu'on peut donc le condamner quand même pour rétablir la moyenne ? Bref il y a tous ces trucs hyper fins, hyper incertains et à la fois, au final, extrêmement durs, puisqu'ils peuvent entraîner des peines d'emprisonnements, qui donnent le sentiment bizarre que la justice est dans une assez grande mesure quelque chose de très subjectif.

Et enfin, outre ce côté documentaire super intéressant sur le fonctionnement humain d'une audience, il y a tout un aspect théâtral et émotionnel, qui rend certaines scènes comiques dans les affaires les plus légères, voire, à cause d'un certain décalage, dans des passages un peu plus durs, et d'autres chargées d'incertitude et de gravité qui nous amènent à questionner pas mal de nos idées et convictions, ou en tout cas à en mesurer la relativité. Ca rejoint un peu ce que je disais plus haut sur la dimension humaine des audiences, mais celle-ci ne s'arrête pas aux procès en eux-mêmes et fait la part belle à ce qu'était leur vie avant, ce qu'elle risque d'être après, ce qu'ils réalisent, à quel moment ils le font, et ainsi de suite. C'est, je trouve, une des grandes forces de Raymond Depardon d'arriver à capter ces éléments, ici comme dans ses travaux précédents.

Je pourrais m'étendre encore pendant des heures devant la richesse de ce film, qui fonctionne parfaitement à tous les niveaux et va encore plus loin que son objectif initial. Ceci dit, bien qu'il s'agisse effectivement d'un documentaire, il faut noter qu'il reste quelque peu orienté (et le réalisateur en avertit d'ailleurs le public dans le générique du début). Le montage n'est pas anodin, les scènes choisies ne le sont probablement pas non plus, et ces Instants d'audience tendent bien à déceler les éléments structurels et culturels qui placent les prévenus, quelle que soit leur catégorie socio-professionnelle (à l'exception évidemment des juristes), dans une situation d'infériorité à un moment de leur vie où ils auraient pourtant énormément besoin d'équité. Ca reste néanmoins impressionnant de maîtrise et la matière première est tellement riche qu'on peut à coup sûr le regarder en boucle une dizaine de fois et en tirer des éléments nouveaux à chaque visionnage. En un mot comme en cent, je suis fan.

treize commentaires:

moi aussi.
(et en plus, ya des passages qui sont vraiment tres droles)

et puis finalement, je trouve que la fin, dont tu n'as pas parle, est vraiment tres bonne...
yledm (link) - 04.06.04 - 01:34

belle critqiue en tout cas.
alan smithee (link) - 04.06.04 - 17:48

|filmer des procès ordinaires, des trucs qui arrivent tous
les jours. Ca a l'air de rien, comme ça, mais c'est
théoriquement interdit. Ca a beau être un truc capital
dans le fonctionnement d'un pays comme la France, on a
pas le droit de filmer les audiences.
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Re :
mais n'importe qui peut y assister. Les audiences sont
publiques.


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au final tout semble se faire sur le mode d'une
discussion, avec des gens qui se font plus ou moins
confiance et croient ou non les demi-vérités et les
mensonges complets que les autres veulent bien leur
fournir.
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Re :
le justice française ne peut s'offrir de vrais "dossiers",
c'est à dire un travail préalable d'investigation
fournissant des preuves matérielles à charge ou à
décharge. Bien souvent, le juge ne peut que s'appuyer
sur sa capacité - très affutée chez un juge expérimenté -
à reconnaitre un menteur.


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une des meilleures scènes du film à mon sens montre un
sociologue (est-ce un innocent ?) qui assure lui-même sa
défense, et à chaque fois qu'il essaye d'utiliser des
méthodes ou des éléments qui relèvent du droit, la juge
le prend mal et le rembarre.
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Re :
ce passage montre qu'il vaut mieux être dans son tort et
caresser le juge dans le sens du poil que le contraire.


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En un mot comme en cent, je suis fan.
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Re :
j ai fréquenté les salles d'audience à une époque. Le
docu laisse à peu près l'impression que l'on a quand on a
passé quelques journées sur place. En ce sens, le film de
Depardon est pour moi un échec. On ne voit nulle part la
plus value du média.
ZOrrO - 07.06.04 - 01:21

Zorro : les juges expérimentés savent peut-être reconnaître un menteur (encore que certaines affaires récentes me donnent de sérieux doutes là-dessus), mais d'une part toutes les affaires ne sont pas traitées par des juges expérimentés et d'autre part c'est pas parce que quelqu'un ment qu'il est coupable, ni parce qu'un témoin à charge ment que le prévenu est innocent. Y a des degrés, etc., et ça me semble quand même bien aléatoire. Pas dans tous les cas, forcément, mais un peu trop quand même.

Quant à la "plus-value du média", je ne suis jamais allé assister à un procès, mais ça m'étonnerait que tu voies le visage des gens en gros plan sur un écran de 30m². Par ailleurs, l'intérêt d'un documentaire, c'est justement d'amener quelque chose à des gens qui n'en ont pas été témoins, et les éléments soulignés par Depardon (langage, côté corporatiste, inégalités face à l'institution judiciaire, tendance à l'arbitraire) ne sautent pas forcément aux yeux de quiconque assiste pour la première fois à un procès (et encore moins à quelqu'un qui n'y a jamais assisté).
Brice (link) - 07.06.04 - 11:51

Il y a des démarches à faire pour assister à un procès (autre que le sien) ? Ou on peut y aller sur un coup de tête ?
gaelle - 07.06.04 - 19:12

De toute façon que le juge sache ou non repéré un menteur ne change rien si les faits ne prouvent pas qu'il y a mensonge.
Kokott - 09.06.04 - 14:00

Kokott : ben le problème c'est que si, justement. Et je suis allé assister à une audience cet aprem, et ça le confirme.
Brice (link) - 09.06.04 - 16:32

Bon autant le dire, j'y suis allé parce que ta critique était bonne. Et le film, c'est vrai est excellent. Il reproduit l'univers des chambres correctionnelles et finalement, c'est là où l'on se rend compte à quelle point c'est un miroir de la société.
Et puis là, on se dit que, quand même, il y a des mecs qui doutent de rien. Des menteurs professionnels, de véritables comédiens capablent de passer des larmes à une attitude neutre en un quart de seconde. Incroyable.
Le témoignage de la fille qui porte plainte contre son ex copain qui ne cesse de la harceler après lui avoir pourri la vie, est boulversant et ce d'autant si on le met en lumière avec les images de ce type qui ressemble à un élève perdant ses moyens devant son professeur. Le contrast est saisissant. superbe
Chevalier Félon () (link) - 11.06.04 - 10:27

Gaelle t'y vas quand tu veux, et même préviens moi à l'occasion (en plus je connais que le chemin de la chambre correctionnelle, me demande pas pourquoi).
nacha - 12.06.04 - 00:38

(aaah, ça, ça m'étonne pas que tu connaisses le chemin de la chambre correctionnelle, coquine)
Mais en fait on y est allé mercredi avec Brice mais je suis tout à fait partante pour y retourner avec toi et un coussin un jour. Ou Brice et un coussin ou seule et un coussin. Mais avec un coussin. Même en étant l'accusée, le diable ou son avocat, je prendrai un coussin. Ca, Depardon n'en parle pas !
gaelle - 12.06.04 - 09:24

Moi aussi je suis prêt à y retourner, mais c'est vrai que ces bancs en bois font sacrément mal au cul.
Brice (link) - 12.06.04 - 17:45

L'accusé, contrairement au témoin, n'est *en aucun cas* tenu de dire la vérité. Il est tout à fait en droit de mentir (ce qui signifie bien sûr qu'il n'y a pas de parjure pour le prévenu pas que le juge doit prendre ce qu'il déclare pour argent comptant). La présidente, dans le film, le fait d'ailleurs remarquer de façon incidente.
WeLLWeLLWeLL (link) - 16.06.04 - 20:01

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