Cacochyme

18.03.04 - 18.52
Gerry (3/5)

C'est trop facile de se foutre de la gueule de Gus Van Sant. Déjà dans Elephant, que j'avais pourtant trouvé vachement bien, il accumulait les effets arty et les longues scènes volontairement dépouillées, mais dans Gerry il a définitivement lâché la rampe. Et vas-y que je te fais des séquences de dix minutes avec des ombres qui marchent dans un décor bicolore ressemblant à la pochette de In On The Kill Taker (en plus désertique), et que je te balance des plans interminables sur la gueule des personnages, et que je te fais des 360 degrés de cinq minutes autour d'un Gerry assis, bref, ça n'arrête pas. Et je parle même pas (ah ben si du coup) de la tentative d'établir le record du monde de durée de travelling dans un seul film. Ils a dû acheter des milliers de kilomètres de rail avant de tourner Gerry, c'est hallucinant. Enfin bref, on commence à être habitués.

Ceci dit, je veux pas lui enlever le droit de faire des plans hyper longs, mais c'est quand même mieux quand c'est pas aussi chiant. Parce que quelles que soient les qualités de Gerry (et il faut avouer qu'y en a quand même un paquet), elles ne suffisent pas à légitimer le plaisir que Gus (j'adore ce prénom) prend à essayer d'endormir le spectateur. Autant c'est parfois justifié, autant dans bien des cas c'est juste chiant. Au début, on en rigole un peu, mais au bout d"un moment ça devient un peu énervant. Par exemple, la scène des ombres qui marchent, vers la fin du film, est presque venue à bout de ma patience. Enfin bon, l'avantage, c'est qu'on a largement le temps de penser. Personnellement, au bout de quelques minutes, je réfléchissais à plein de trucs concernant la condition des personnages et ce que telle ou telle scène impliquait dans le film, mais je me surprenais un peu plus tard à me demander si je changeais à Châtelet ou à Chaussée d'Antin pour rentrer chez moi. Et il a beau être fort, je pense pas que c'était le but initial du réalisateur.

Mais bon, sans le pardonner totalement, j'arrive facilement à relativiser. Parce que, effectivement, Gus Van Sant nous tend des perches de sept mètres pour critiquer la lenteur et le côté complaisamment inaccessible de Gerry, mais les qualités du film sont malgré tout indéniables. Déjà, c'est beau. Sans arrêt. À coups d'images contrastées, d'ocres secs et de bleus saturés, il transforme les paysages du film en magnifiques compositions qui donnent au décor un côté à la fois poétique et dépouillé, accentuant encore la domination totale de celui-ci sur les personnages. Ils sont perdus, et ça se sent. Jamais on n'a l'impression qu'ils se rapprochent d'un quelconque îlot de civilisation. Ils passent de terrains semi-arides en régions désertiques rocheuses ou sablonneuses, se retrouvent dans un désert de sel et, à chaque fois, on est bluffé par la beauté des images et la vulnérabilité des personnages. Les rares dialogues vont également dans ce sens : ils commencent par des sujets relativement futiles (une émission de télé, une partie de jeu vidéo), et finissent par se réduire à l'essentiel, par ne plus concerner que la survie des deux Gerry. Car l'intrigue se réduit à ça : la survie de deux mecs qui cherchent à sortir d'un désert dans lequel ils se sont retrouvés suite à une erreur de parcours au retour d'une randonnée improvisée. Alors forcément, à part la fatigue qui s'accumule, la disparition progressive de tout espoir et la façon dont les personnages, individuellement et en tant que paire, régissent face à tout ça, les ressorts du scénario se font plutôt rares. Mais bon, il s'en fout, Gus. Il se concentre sur son boulot de réalisateur et nous offre des tas de scènes mortelles, même si comme je l'ai dit elles s'étirent un peu en longueur. Elles balayent un panel assez large allant du comique absurde (Gerry perché sur son rocher) à la pure beauté conceptuelle (les deux profils des marcheurs, qui semblent faire la course). Enfin bon, c'est la classe, quoi. Et puis côté acteurs, Matt Damon et Casey Affleck ont beau ne pas avoir grand chose à faire, ils le font super bien.

En fait, qu'est ce que ça serait bien si c'était pas aussi chiant ! Parce que bon, je peux comprendre qu'on ait pas envie de faire un film avec une intrigue classique, qu'on aime faire réfléchir le spectateur et tout, mais là on a juste l'impression qu'on est les seuls à faire le boulot, le réalisateur se contentant de fournir une jolie toile de fond et de nous tenir une heure quarante dans une salle sombre pour qu'on se concentre correctement. En gros, ça manque du parti pris sensible d'Elephant et de sa montée progressive, et ça ajoute une couche de pur esthétisme, certes réussie, mais tellement isolée et mise en exergue qu'elle en devient aride. En même temps, pour un film qui se déroule dans le désert, c'est un parti pris qui se défend.

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