04.04.03 - 11.38 Cendres (M-003)
Il faisait jour mais le ciel était noir. La pluie de cendre avait cessé depuis quelques minutes et déjà les rues avaient retrouvé leur niveau de fréquentation habituel. Des milliers de personnes portant des combinaisons de protection se pressaient sur les trottoirs sales, à présent recouverts d’une épaisse couche de cendre dont chacun connaissait le haut degré de toxicité. Masques respiratoires consciencieusement fixés, vêtements anti-toxiques précautionneusement enfilés, bottes étanches réglementaires aux pieds, les norms marchaient d'un pas rapide, impatients de rejoindre les lieux où ils se rendaient et de se débarrasser de cet encombrant attirail.
C’était la même chose à chaque fois que les pluies de cendre s’abattaient sur la ville. Les rues d’ordinaire si ostensiblement colorées et les attitudes d’habitude si excentriques, étaient ternies et mises en berne, comme si l’uniformité des combinaisons de protection et la culpabilité collective imposaient une espèce de règlement disciplinaire tacite, auquel chacun se conformait temporairement. Bien sûr, une fois que les services de l’hygiène étaient passé et avaient effacé toute trace de cendre, tout cela était bien vite oublié. Les façades colorées des immeubles et leurs enseignes holographiques retrouvaient de leur superbe, le gris terne des équipements de protection cédait la place aux tons voyants des plastisuits et les exhibitions de tatouages aléatoires sur les bras et les visages des jeunes des secteurs sud reprenaient leur cours. Mais pour l’heure, les gens marchaient en rangs informels, têtes baissées, sourcils froncés, et prenaient leur mal en patience.
Au milieu de cette marée homogène de norms en combinaison, quelques individus déambulaient sans protection, toussant perpétuellement pour expulser les cendres de leurs poumons souvent déjà ravagés. Le simple fait qu’ils n’aient pas accès aux équipements anti-toxiques distribués par les services sanitaires soulignait dangereusement leur statut d’Égarés. Tiers-mondistes clandestins, extra-terrestres ayant réussi à éviter le Comité de compatibilité, membres de gangs officiellement morts ou dont l’identité de couverture était un peu bancale, exclus en tout genre qui seraient bientôt ramassés par les milices, tous risquaient leur vie ou leur liberté en s’exposant de la sorte, mais chacun avait une bonne raison de le faire. De toute façon, personne ne prêtait véritablement attention à eux. La masse compacte qui avait envahi les rues dès que la pluie avait cessé les enveloppait, s’écartant à peine à leur contact et formant un réseau protecteur dans lequel ils se déplaçaient sans peine.
Gédéon entraînait l’énorme bouléen au milieu de cette foule et l’ironie de la situation lui plaisait tellement qu’elle était devenue sa motivation principale : l’indifférence collective qui avait condamné ce mec à passer sa vie comme sujet d’expérience pour les bouchers de l’IECC allait aujourd’hui lui permettre de leur échapper.
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